UNE NOUVELLE AMIE - 2014

Titre VF UNE NOUVELLE AMIE
Titre VO
Année de réalisation 2014
Nationalité France
Durée 1h47
Genre COMEDIE DRAMATIQUE
Notation
Date de sortie en France 05/11/2014
Thème(s)
Rendell (Ruth)
Enterrements
Cimetières (tous pays confondus)
Travestis(sement) (Cinéma français)
Tennis (tous pays confondus)
Hôtels (Cinéma français)
Réalisateur(s)
OZON François
Chef(s) Opérateur(s)
MARTI Pascal ROMBI Philippe
Musique
Renseignements complémentaires
Scénario : François Ozon
librement adapté de la nouvelle de Ruth Rendell :
"The new girlfriend" .....
Distribution : Mars Distribution

Visa d'exploitation : 138 063
Acteurs
DURIS Romain
DEMOUSTIER Anaïs
PERSONNAZ Raphaël
BERGER Elyna
BOLLE-REDDAT Jean-Claude
LE BESCO Isild
LOUIS Jonathan
RAINGEVAL Michèle
QUOTURI Audrey
Résumé
"A la suite du décès de sa meilleure amie, Claire fait une profonde dépression, mais une découverte surprenante
au sujet du mari de son amie va lui redonner goût à la vie" .....

                                                                                      (d'après le matériel de presse)
Bibliographie
- Fiche de Monsieur Cinéma
- Libération du 05 novembre 2014
Critiques (Public)
Mieux (ou pire ?) que l’interminable corps-à-corps saphique de La Vie d’Adèle : en guise d’ambivalent acmé du dernier opus d’Ozon : le coït interrompu, entre les draps de leur chambre d’hôtel, d’une épouse androgyne infidèle et d’un veuf travesti, copie conforme de feue sa copine d’enfance. Car il convient ici de préciser que, quelques semaines de deuil après la mort prématurée de Laura (une radieuse Isild Le Besco), vaincue par la maladie, Claire (Anaïs Demoustier, tour à tour grave et mutine, secrète et offerte) s’est trouvée « Une Nouvelle Amie » en catimini, la très coquette et maternelle Virginia (Romain Duris, toujours sexy et jamais ridicule) qui ne fait qu’une, sous sa perruque blonde, son maquillage, son trench et ses robes glamour, avec le père esseulé de Lucie, bébé de la défunte.

La situation, pour le moins scabreuse, paraît vaillamment condenser toutes les mouvantes perversions propres à l’univers, miné et policé à la fois, du récent réalisateur de Jeune et Jolie (2013), lequel, par goût de l’ébullition autant que par fidélité de cœur à Fassbinder, ne cesse, « dans la maison », de semer ses fertiles « gouttes d’eau sur pierres brûlantes ».

Quelque part entre la comédie de mœurs (un brin musicale, cela va sans dire) et l’élégie, le mélodrame funèbre et le potentiel brûlot sociopolitique, elle pourrait presque se résumer à cet échange de répliques entre ses deux partenaires de fugue consolatrice : « Lui : Tout enfant a besoin d’une mère. – Elle : Et d’un père. – Lui : Je fais les deux ». Ou encore, sur un mode plus espiègle, moins revendicatif, à cette jolie trouvaille balancée par la même Virginia : « On nous raconte que les garçons naissent dans les choux, les filles dans les fleurs. Eh bien moi, je suis né dans un chou-fleur ! »

De quoi, certes, donner des boutons à Eric Zemmour et révulser jusqu’aux rieurs bien disposés de Gazon maudit… Quant aux amateurs de burlesques Cages aux folles, passez votre chemin ! Conçu pourtant par son brillant auteur – à l’entendre – comme une réponse pacificatrice aux « discours haineux » de la « Manif pour tous », ce prétendu « conte de fées » (l’épilogue ne laissant plus planer le moindre doute sur leur nature et leur fonction) viserait, selon lui, une étrange dimension universelle, en phase avec le décor délibérément dépaysant de sa banlieue cossue et pavillonnaire, sise au Canada. Transgenre surtout dans son esprit mal tourné que nous restons libres de ne pas épouser – au nom de l’amour et de la tolérance, mais au détriment de la morale (dont il n’a cure) – dans ses élans hédonistes et ses vénéneux vertiges.

Chez cet éternel jeune homme (né en 1967), beau et BCBG en apparence, l’insolent pied-de-nez fait certes office de posture militante ; perdure cependant le paradoxe parfois irritant de la transgression normative dans son cinéma d’artiste obsessionnel qui s’ingénie un peu trop à brouiller les repères, à estomper, voire à violer toutes les frontières. Pas seulement entre le premier et le deuxième (ou le troisième ?) sexe, le vice et la vertu, la vérité intime et le travestissement : Une Nouvelle Amie, fantastique si l’on veut, nous invite en l’occurrence à rentrer « sous le sable », entre la vie et la mort, la nécrophilie et l’illusoire réincarnation, l’enfantement initial et la seconde naissance (au sortir d’un coma). D’emblée dérangeant et splendide, le film ne s’ouvre-t-il pas, en gros plan et en plongée muette, sur la confusion lumineuse d’un rite nuptial et funéraire ? Aux accents trompeurs de l’allègre Marche de Mendelssohn, le visage épanoui d’Isild Le Besco, les yeux clos, est apprêté, puis couronné de fleurs avant que ne se referme sur elle le couvercle blanc de son cercueil. Théophile Gautier eût célébré, deux siècles plus tôt, son rayonnement sépulcral et se fût délecté, ensuite, des lentes et douces caresses prodiguées à son corps d’ivoire, peu à peu découvert dans l’intimité blafarde de la morgue.

Alfred Hitchcock ambitionnait, on le sait, de tourner les scènes d’amour comme des scènes de crime et vice-versa. Le maître anglais se trouve donc à bon escient convoqué, lui aussi, tout au long de cette « libre adaptation » d’une tragique nouvelle de Ruth Rendell, The New Girlfriend. Séduit à ses débuts par le texte de la non moins illustre Londonienne, François Ozon avait un temps projeté d’en tirer un court métrage qui par défaut deviendra Une Robe d’été (1996). S’il en a aujourd’hui évacué l’issue criminelle au profit d’une sorte de happy end faussement lesbien, son talent – incontestable celui-là – nous mène des prémices de Psycho (un jeune homme s’enferme en prenant, par intermittences, l’aspect d’une mère disparue) à la quête de Vertigo (une femme chérie est en apparence rappelée D’Entre les morts, pour reprendre le titre du roman de Boileau-Narcejac qui la fonde), la noirceur et la démence en moins. Car les grandes folles qu’on y découvre malgré tout resplendissent au shopping (Virginia ) ou sur une scène de cabaret transformiste (l’éblouissante Nicole Croisille – « Une Femme » ! – de Bruno Perard) et n’attentent à rien d’autre qu’aux « bonnes mœurs » (ou supposées telles).

La fluidité narrative du cinéaste, très classique a contrario dans ses partis pris formels (et combien plus élégant, à maints égards, qu’Abdellatif Kechiche !), fait en outre merveille dès le premier quart d’heure : un flash-back tendre et touchant, lumineux et virtuose dans l’ellipse, , qui nous narre le « coup de foudre » amical de deux écolières, leur pacte « à la vie à la mort » dans les bois et la rencontre en boîte de leurs mignons conjoints respectifs (rajeunis à ravir pour l’occasion). En dépit de quelques longueurs, le spectateur le plus réticent succombera d’ailleurs sous les charmes conjugués de la belle photographie automnale de Pascal Marti (déjà chef opérateur de Jeune et Jolie), des thèmes sensibles du fidèle mélodiste Philippe Rombi, et, bien entendu, de l’étonnant trio d’interprètes central.

Figure d’« arnacoeur » virile (et velue) par excellence, Romain Duris se rêvait femme depuis longtemps sur la toile : un vœu désormais exaucé. Par-delà ses camouflages anecdotiques d’Arsène Lupin (qu’il campa en 2004), il réussit là une composition pleine de grâce, de nuances et de maniaque précision, inventant, vingt ans après son émergence chez Cédric Klapisch, un « péril jeune » (ou peu s’en faut) d’une tout autre nature. Déchirés et aimantés par sa franche duplicité, Raphaël Personnaz (plus « féminin » que lui, a priori) et Anaïs Demoustier reforment quant à eux leur couple aimant et fragile du Quai d’Orsay (2013).

Ils vacillent d’autant mieux que leur metteur en scène partage, à l’évidence, certains de leurs fantasmes les plus enfouis. Les cinéphiles attentifs sauront ainsi le reconnaître, silhouette barbue de spectateur lubrique s’aventurant à caresser les cuisses voisines de son acteur principal travesti, dans une salle d’art et d’essai. A l’écran, hors-champ devant eux, on identifiera peut-être aussi, par son irrésistible bande sonore, « la valse dans l’ombre » de Waterloo Bridge (version Mervyn Le Roy, 1940), mélodrame cher au réalisateur d’Angel (2007). « Auld lang syne » (en écossais : « Ce n’est qu’un au revoir »), laisse-t-il entendre pour un surcroît de douloureux plaisir à peine coupable.

Il en plaisanta encore avec nous, lors de l’avant-première strasbourgeoise d’Une Nouvelle Amie : un autre comédien devait d’abord s’y coller, s’il avait su peloter Romain Duris avec une égale conviction ! Au générique, toutefois, on le cherchera en vain dans cet obscur « cameo » hitchcockien ; c’est qu’il s’y dissimule derrière François Godard – un patronyme qu’il n’emprunte pas au père de la Nouvelle Vague, son provocant confrère, mais à la jeune fille que fut sa mère… Maxime Stintzy